La comtesse

Ce texte fait suite à « Vouloir n’est pas pouvoir » publié sur ce même blog.

Après moult hésitations, j’avais appelé la Miss Blue. La fille était plus sympathique et ouverte que je ne l’aurais imaginé. Nous avions discuté pendant des heures de tout et de rien. J’appris à mieux la connaître. Comme je m’en doutais un peu, la fille travaillait dans le monde du spectacle et était fréquemment en tournée en France et parfois ailleurs.

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Nous avions notre rituel du SMS, parlions de nos – nombreuses – aventures respectives, partagions nos avis sur l’une ou l’autre des filles croisées ici ou là. Nous avions instauré une sorte de complicité coquine plutôt amusante. Je l’appréciais de plus en plus. Même pour son jeune âge, elle avait une certaine profondeur d’esprit même si elle n’avait pas fait beaucoup d’études. Elle avait appris de la vie et c’était ce qui comptait pour les choses vraiment importantes.

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J’avais toujours eu un intérêt particulier pour les personnes au parcours non linéaire et plutôt instables. Elles me rappelaient mon père qui avait passé plus de temps à vivre qu’à faire vivre sa famille. Vu de loin, cela semblait très Rock an Roll, mais vu de près, c’était juste Hard. Où était-il à l’heure actuelle ? Dans un bouge de Thaïlande où un salon de massages de Bangkok ? Peu m’importait. Il ne me manquait pas. Il ne m’avait jamais manquée. J’avais au contraire soufflé le jour où il avait quitté le foyer familial pour partir définitivement avec une call girl estonienne.  Ma mère n’avait pas pleuré non plus. Il était temps pour elle de commencer à profiter de l’existence.

Autrefois, j’avais approché ces gens du spectacle. Adolescente, je m’étais mise en tête de devenir comédienne. Sans doute étais-je assez douée. Je sortais bien vite avec un groupe d’amis et nous organisions des fêtes chez les uns et les autres. L’alcool et la drogue nous alimentaient ainsi que des flots de musique. Les couples se faisaient et se défaisaient. Nos joies et nos peines nourrissaient nos rôles. C’était pour moi une telle plénitude d’être sur scène. Une sensation inoubliable. Mais, il fallait bien vivre. J’abandonnai au bout de deux ans pour me consacrer à une carrière plus rémunératrice. La miss Blue me rappelait sans conteste cette vie de bohème que j’avais juste entrevue. Et à laquelle j’avais aussi tourné le dos depuis bien longtemps.

Un soir, Salomée m’invita à l’accompagner à une soirée. Trop heureuse d’enfin pouvoir l’approcher de plus près, j’acceptai sans réfléchir. La fête avait lieu chez l’une de ses amies, une comtesse d’origine anglaise qui recevait dans son hôtel particulier en centre ville. D’après la miss, la femme était plutôt « cool ». Je me doutais bien de quelle « coolitude » il s’agissait.

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Cependant, arrivée sur les lieux, après avoir passé le porche, je n’y constatai aucun véhicule garé. Après avoir pénétré à l’intérieur de la luxueuse demeure, je n’y croisai personne non plus. Il y avait juste là un majordome guindé qui m’accompagna vers un petit salon richement décoré d’objets anciens. Là, j’y retrouvai Salomée. Assise sur un petit canapé Louis XV, la miss Blue me donna enfin quelques explications : «  Je lui ai promis un threesome avec toi et moi. Je lui ai beaucoup parlé de toi et elle est vraiment très excitée de te rencontrer. » J’accusai le coup. Voilà ce qu’elle pensait de moi. Je n’étais pour elle qu’une compagne de débauche. J’étais comme piquée au vif, mais je n’en fis rien paraître, question de fierté. Et puis, si elle n’avait que ça à m’offrir pour l’instant, c’était déjà un début.

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Au bout de quelques minutes d’attente, plutôt inquiète pour moi, la comtesse fit enfin son apparition. Il s’agissait d’une femme d’une quarantaine d’années plutôt bien conservée pour son âge. Simplement vêtue d’un négligé transparent noir, nous pouvions admirer la beauté de son corps. Elle arborait une longue chevelure d’un roux flamboyant  et des yeux tristes. Un regard du genre de ces femmes que je croisais parfois. Du genre de celles que je fuyais toujours. Parce qu’elles me tiraient systématiquement vers les profondeurs des abîmes alors que je voulais juste voir le soleil. Comme si l’obscurité gagnait toujours face à la lumière.

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Alors, bien vite, après quelques verres de champagne et de conversations polies, la comtesse et ses belles fesses, ne furent plus que des jouets entre nos bouches et mains expertes. Appréciant sans doute la nouveauté, mes manières moins respectueuses et mes mots sales, la quadragénaire dédaigna un peu Salomée. Je notai l’ agacement de cette dernière, mais cela ne m’arrêta pas. La comtesse enchaîna ensuite les orgasmes.  Pour ma part, j’étais trop occupée à maîtriser les limites que je n’avais pas pour m’abandonner au plaisir. Je voyais bien que notre hôtesse voulait que j’aille plus loin dans sa soumission, mais je me retenais à cause du regard d’acier que miss Blue me lançait. Cette dernière ne put plus longtemps retenir sa jouissance. Je ne savais si c’était la situation ou les doigts et la langue de la comtesse qui l’avaient emmenée jusqu’au septième ciel.

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Au petit matin, l’ambiance avait viré au froid glacial. Salomée était en colère contre moi : «  Tu dois apprendre à respecter les femmes ! ». Pour elle, j’avais une attitude trop masculine, trop dominante. C’était sans doute ma nature profonde, celle que le genre de la comtesse réveillait en moi. Ces femmes le savaient bien. Je me sentais toujours mal après, mais l’obscurité était chaque fois triomphante. Je leur donnais l’ombre même si cela me détruisait à petit feu. J’étais comme une prêtresse du temple des plaisirs obscurs incapable de s’extraire de sa condition.

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Vexée, je rétorquai à Salomée que j’aurais préféré une rencontre plus intime pour notre premier rendez-vous. Mais, elle me jeta avec froideur qu’elle détestait l’intimité. Je ne compris pas de suite. Peut-être était-elle juste un peu jalouse que la comtesse se soit abandonnée un peu plus avec moi qu’avec elle ? Ou peut-être n’avait-elle pas suffisamment confiance en elle pour se retrouver seule avec quelqu’un ?  On n’était jamais pire juge qu’avec soi-même. Mais, je n’étais pas psy.

Elle m’assomma avec la suite : « De toute façon, tu n’es pas du tout mon type ! » Elle avait balancé cette phrase accompagnée d’une grimace de dégoût. J’étais totalement sonnée. Rien jusque là ne m’avait préparée à un tel coup de massue. Un tel coup de couteau à l’ego. A la lumière crue du jour, elle m’apparaissait maintenant bien ordinaire. Comment pouvait-elle se permettre de me trouver indigne d’elle ? Je préférai la quitter plutôt que de lui envoyer des injures à la figure. Mes larmes coulèrent tout le long du trajet qui menait jusque chez moi.

J’avais ouvert un pan de l’armure et la douleur s’y était engouffrée avec avidité. C’était pourtant la seule condition pour aller vers les autres. Il fallait que je me mette en danger avec le risque de souffrir à la clé. Je m’y attendais. Je savais que les relations humaines étaient compliquées. Puis, je repensai à celles et ceux, nombreux, que j’avais moi-même fait pleurer. Ce n’était après tout qu’un juste retour du destin. La vie et rien d’autre.

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Passé le temps – court – de la tristesse, je repartis bien vite, confiante envers l’avenir. Je n’étais pas de celles qui regardaient en arrière. Mais, de celles qui fixaient – toujours – l’horizon. C’était ce qui avait permis mon succès professionnel, même si ce n’était pas encore le cas pour le côté personnel. Néanmoins, je ne désespérais pas. J’avais l’exemple de ma mère. En dépit de tous les malheurs de sa vie, elle avait su trouver le bonheur au bout du chemin. Avec quelqu’un qui l’aimait et la respectait. Quelqu’un qui la rendait heureuse et lui donnait le goût de profiter de tous les plaisirs de l’existence.

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Alors, oui, sans doute que je croiserais d’autres miss Blue. Sans doute baisserais-je encore la garde pour qu’elles me touchent, me déstabilisent ou m’attirent vers l’obscur.  Mais, tout comme ma mère, j’avais une incroyable capacité de résilience. Et, je savais, par expérience, qu’il y avait des choses contre lesquelles je pouvais lutter et d’autres non. Mieux vallait se concentrer sur les premières pour aller de l’avant, sinon c’était le surplace assuré.

Alors, oui, j’avais perdu une bataille, mais j’étais loin d’avoir perdu la guerre. Je devais seulement lutter contre mon plus grand  défaut : l’impatience. Il me fallait juste garder les yeux et le coeur ouverts. Car la vie était belle, malgré tout.

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