Sur un fil

Ce texte fait suite à « Inattendue » publié sur ce même blog.

Après plusieurs rencontres inattendues, j’avais laissé passer pas mal de temps avant de revoir le professeur de l’ombre. Même si ce n’était probablement qu’une fausse impression, il me semblait que Simon s’attachait de plus en plus à moi. Et comme à chaque fois, ce sentiment me faisait peur. Pour moi, il n’était juste qu’un passe temps coquin. Un plaisir caché. Inavouable.

Ainsi, personne autour de moi, n’avait eu vent de ma « relation » avec Simon. A peine quelques amies avaient remarqué les quelques bijoux précieux que j’avais oublié de retirer. Je les qualifiai de fantaisie, alors qu’il y en avait sans doute pour plusieurs milliers d’euros. J’éludai les questions sur mes amours du moment. Rétorquant juste : « Rien de sérieux ! » lorsqu’on m’interrogeait sur ce sujet. Les gens n’insistaient pas. Ils me connaissaient. Mais, je voyais bien dans leur regard qu’ils me reprochaient de mener cette vie d’adolescente, alors que j’avais passé la trentaine. D’autres m’enviaient cette liberté que j’avais su garder. Ces derniers m’envoyaient des clins d’oeil complices, comme des encouragements à poursuivre ma vie de patachon.

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Mais, la pression sociale devenait de plus en plus lourde. Les gens libres font toujours peur. J’étais de moins en moins invitées par mes amies. Les unes ou les autres craignant, à tort, pour les fragiles édifices amoureux qu’elles avaient finis par construire. Alors, je sortais seule. Errant d’expositions en salles de spectacles, de night clubs en bars de nuit. Souvent, j’y croisais les silhouettes de rencontres passées. Certains me saluaient de loin, d’autres tournaient la tête. Parfois, j’en repartais avec une plus ou moins jolie fille à mon bras. Fille que j’abandonnai au matin, après l’avoir consommée tout mon soûl.

Mes fugaces aventures amusaient Simon. Il riait à gorge déployée des descriptions cocasses que je lui en faisais. Pour lui, cela faisait totalement partie du personnage que je m’étais forgé et qu’il admirait. Moi, je trouvais cela juste pathétique.  Pourquoi étais-je vide à ce point ? Incapable de ressentir le moindre sentiment. Incapable de mener une petite vie tranquille qui aurait soulagé et satisfait tout le monde autour de moi.

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Ce soir là, après avoir dîné rapidement, à l’heure du jeu, je lui proposai une nouveauté. J’avais ces derniers jours étudié sur internet des techniques de Shibari. Lorsque je lui en expliquai les principes, tout en sortant une corde rouge de mon sac, ses yeux brillèrent d’intérêt. Il se prêta à cette nouvelle expérience avec beaucoup de motivation. Pour cette première, je ne me lançai pas dans des liens trop sophistiqués, mais me contentai juste de lui attacher joliment les bras en arrière ainsi que chaque cuisse avec sa jambe.

A chaque fois que mes mains le touchaient pour le ficeler de plus en plus serré, je le sentais vibrer sous mes doigts. Visiblement, il appréciait particulièrement de se retrouver prisonnier, à ma merci. Alors qu’il se trouvait ainsi solidement attaché, je le poussai contre le lit. Ses fesses étaient libres et nues pour être possédées. Après avoir pris quelques photos avec mon portable, j’entamai de lents préliminaires avec mes doigts. Il ne cachait pas le plaisir qu’il ressentait à chaque mouvement de pénétration.

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Mais, ce n’était pas un soir où j’avais envie de lui prodiguer mes petites douceurs. C’était un soir où j’avais besoin qu’il paie pour tous les trucs sombres de ma vie. Pour tous ceux qui étaient partis, qui m’avaient rejetée, méprisée, honnie. Tous ceux qui faisaient qu’aujourd’hui ma vie était vide et sans intérêt. Je comblai ce néant avec une violence inédite et non maîtrisée. Ce ne fut que lorsqu’il me hurla d’arrêter que je repris conscience. Le voile noir avait fait place à la réalité :  les fesses de Simon étaient violettes et il commençait à saigner.

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Paniquée, je courus chercher un couteau dans la cuisine. Lorsque je revins, mon soumis vit mon reflet armé dans le grand miroir de la chambre et il me supplia de ne pas lui faire de mal. Ce n’était pas mon intention. Il sursauta à la sensation du froid de la lame dans son dos. J’avais juste coupé un de ses liens, avant de laisser tomber l’objet au sol. Puis, je m’étais enfuie de la pièce. J’avais juste besoin d’air.

Je parcourus l’appartement en quête de l’escalier qui montait à la mezzanine. Là, j’ouvris la fenêtre qui donnait sur le toit. Je l’enjambai et vint m’accroupir près du rebord. De là, j’admirai le ballet incessant des lumières des véhicules qui allaient et venaient dans l’avenue. Une petite brise fraîche caressait mon visage. Je me sentais comme attirée par le vide. Mais, il me semblait qu’il était encore trop tôt pour que je m’inflige une telle punition.

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Je songeai à Chester Bennington, le chanteur du groupe Linkin Park retrouvé mort pendu quelques jours plus tôt. Il avait été son propre juge et son propre bourreau. Quel crime avait-il bien pu commettre pour ne pas se pardonner ? «  Je danse avec mes démons, je suis suspendu au bord, (…) personne ne peut me sauver maintenant » avait-il chanté encore peu de temps avant de mourir. Sa voix m’avait souvent accompagnée dans ma vie. Ses cris déchirants dans « Given Up » avaient résonné bien des fois dans mon véhicule dans la froideur des matins difficiles.  Je me consolai en songeant qu’au moins une fois j’avais pu le voir et l’apprécier quelques semaines plus tôt lors d’un concert. J’en conclus que c’était pour ces moments là que je devais vivre. La beauté d’un tableau, l’émotion d’un grand livre, le goût d’un bon plat. Le jour où rien ne me fera plus vibrer, alors je partirai. Mais, pas tout de suite.

« Julia, Julia » La voix de Simon me sortit de ma torpeur. «  Reviens. Fais attention. » Il avait basculé dans un côté paternaliste que je ne lui connaissais pas. De nouveau à l’intérieur, je tombai dans ses bras en lui soufflant un petit « Pardon » étranglé. Puis, je filai au salon pour récupérer mes affaires. Toujours inquiet, il me suivit et me rattrapa avant que je ne passe la porte de son appartement. «  Tu ne reviendras pas, c’est ça ? ». Soudain redevenue parfaitement lucide, je rétorquai : «  Non. Tu voulais que je me trouve. Mais, moi, je n’ai pas du tout envie de connaître la personne que j’étais en train de devenir grâce à toi. Adieu !»

Je quittai les lieux, épuisée, mais comme plus légère. Mais, je me doutais qu’on ne pouvait rompre avec quelqu’un comme Simon aussi facilement.

 

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