II.1. Baby alone et crêpes bretonnes

Je posai mon iPhone sur la chaîne stéréo après avoir sélectionné un morceau de Five Finger Death Punch. Bientôt, le son Métal de « Gone away » résonna dans la pièce. A chaque battement de tambour, je frappais de ma badine les fesses d’une personne inconnue joliment ficelée de rouge sur une table. Alors, que je tournoyais sur moi-même du haut de mes Louboutin, dansant et chantant au rythme des guitares saturées, de faibles cris étouffés émanaient de la bouche entravée de l’individu… mon enflure de nouveau directeur artistique. QUOI ???? STOOOOOOP !!!!

J’ouvris les yeux. J’étais là, somnolant dans mon bus, les AirPods dans les oreilles. Un vieux monsieur en face me sourit devant mon air ahuri. Oui je sais que je vous avais laissé alors que j’étais en plein chaos et à deux pas d’en finir. Et là, je vous retrouve d’entrée avec une scène où je me la (re)joue Domina bien dominante. Alors que non, en fait. Je me suis seulement retirée de la vie publique, pour méditer face à moi-même, en arrêtant de me fuir dans une hyperactivité sans intérêt.

Ainsi, lorsque j’étais revenue de Florence, je m’étais replongée à fond dans mon travail. Rien ne pouvait m’en distraire, même pas les messages sexy et amoureux de Simon, mon ex. Le projet du moment portait sur l’amélioration du packaging de crêpes bretonnes bio destinées à l’export. J’aimais bien le produit et donc, je m’appliquais à trouver la bonne solution pour un client plutôt sympathique. Si l’ambiance n’avait été pourrie par le limogeage de l’ancien directeur artistique et par son remplacement par un salopard digne des meilleurs méchants de film d’horreur, tout aurait été pour le mieux.

L’automne avait apporté avec lui son lot de nouveaux stagiaires, chair fraîche surexploitée et fort prisée de bon nombre de mes collègues. Ainsi, parmi ces jeunes, notre équipe avait hérité d’une petite brune au look gothico-chic et jolie comme un coeur. Je l’avais surnommée Baby, car avec ses cheveux raides noir de jais coupés au carré, elle avait de faux airs de l’héroïne de la série italienne du même nom produite par Netflix. Bien évidemment, les chiens du bureau s’étaient mis en chasse dès son arrivée. Mais, alors que le pire d’entre eux, un bellâtre arrogant, créatif de son état, semblait n’avoir pas réussi à la faire tomber dans son lit au bout d’un mois, elle éveilla ma curiosité. C’était bien la première de ces gamines à avoir tenu aussi longtemps en ces lieux de perdition. Croyait-elle, elle aussi, en ce miroir aux alouettes, où sous couvert d’activité artistique, nous étions tous les prophètes d’une église où seuls le business et la maximisation des profits étaient les dieux uniques ?

Alors que la jeune fille semblait s’ennuyer ferme entre divers rangements et le service des cafés, je lui proposai une petite mission afin d’améliorer une de mes présentations. Elle accepta avec joie et l’exécuta en un temps record. Peu de temps plus tard, elle me sollicita pour une démonstration. Elle se plaça si près de moi, que je pouvais sentir son odeur corporelle. Celui d’une rousse, sans aucun doute, que peinait à couvrir un parfum sucré. La carnation très blanche et les tâches de rousseur de ses avant bras dénudés confirmaient mon observation. Me revinrent alors en mémoire, les muqueuses luisantes de la brûlante Coco, cette fille de feu que j’avais bien connue par le passé. Je chassai bien vite ces pensées obscènes de mon esprit.

Penchée au dessus de mon bureau, Baby avait pris possession de mon clavier pour lancer le visuel merveilleusement retouché par ses soins. Cela ressemblait à quelque chose qui faisait penser au générique de la série True Detective de HBO, avec des silhouettes humaines à travers lesquelles défilaient des champs ou des activités artisanales. Le tout réalisé dans des tons verts ou ambrés très doux. Elle avait parfaitement compris mon concept. Alors que je la félicitais, elle fit tomber d’un mouvement d’épaule le large col de son léger pull noir sur son bras, découvrant ainsi une bretelle de son soutien-gorge en dentelle noire. Elle le releva aussitôt, semblant gênée par mon regard brillant. Puis, elle nota mes petites remarques mineures et patienta en portant à sa jolie bouche rose mon stylo Montblanc. Alors que je lui retirai délicatement l’objet de ses lèvres, la fixant un peu en émoi, elle me sourit plutôt embarrassée. Peu après, alors qu’elle avait ravivé en moi des désirs enfouis, elle quitta mon bureau avec un petit : «  Je termine au plus tôt ce travail, madame. » qui m’avait rajouté vingt ans d’un coup. Je soufflai et passai une main dans mes cheveux lorsqu’elle disparut.

Quelques minutes plus tard, alors que je la voyais s’éloigner dans l’obscurité du soir portant un long manteau rouge, je n’avais plus aucun doute que ce petit chaperon avait réveillé la louve en moi. Mais, je n’avais plus rien de la fière prédatrice que j’étais. Il n’en restait seulement qu’une bête blessée en convalescence qui n’avait plus envie de se faire mordre par une créature encore plus féroce.