Une rencontre

« Le passé, c’est une histoire qu’on se raconte. » Citation du film « Her » de Spike Jonze.

Elle était fébrile ce jour là. Bien qu’il l’eut maintes fois rassurée, elle ne se trouvait pas au top de sa beauté et de sa féminité. Elle aurait pu patienter encore, mais il fallait qu’elle sache. Après des mois de discussions nocturnes, il fallait qu’elle se prouve qu’elle n’avait pas perdu son temps. Elle s’était donc lancée et avait, comme à son habitude, tout organisé. Il lui semblait bien motivé, peu de chance qu’il lui pose un lapin de dernière minute. Levée à l’aube, elle n’avait rien pu avaler. Et plus le temps passait, plus elle oscillait entre inquiétude et excitation.

Alors, ce matin là, elle avait tenté d’être au plus proche de son moi fantasmé. Elle avait enfilé sa plus belle robe, chaussé ses plus beaux escarpins et maquillé ses yeux plein d’espoir. Ce n’était pas qu’elle y croyait vraiment, mais il y avait toujours au fond d’elle une petite lueur de pensée positive et magique. De celles qui vous font rêver au père Noël, aux ovnis et à la paix dans le monde. Pourtant, elle savait bien qu’elle n’était plus de la toute première jeunesse et, encore plus, qu’elle n’avait rien d’un top model. Grâce à ses goûts artistiques, elle avait l’art d’apparaître sous son meilleur jour sur le web, mais là, elle était simplement sans filtre. Elle se demandait toujours ce qu’il pouvait bien lui trouver, si ce n’était la malice de son regard et son ouverture d’esprit.

Juste au moment où elle était entrée dans la boulangerie proche de la gare, elle avait reçu un SMS annonçant l’arrivée de son ami. Baguettes sous le bras, elle avait filé le récupérer. Déjà à noter les horaires de retour, il était là à l’attendre devant l’entrée. Elle le reconnut aussitôt, même si elle n’avait vu que des morceaux choisis de son anatomie auparavant. Ce grand échalas aux cheveux gris lui semblait bien plus séduisant qu’en photo. C’était souvent le cas. Rares sont ceux parmi les hommes ayant passé la cinquantaine qui savent réellement se mettre en valeur sur internet.

Dès qu’il s’était assis dans la voiture, il lui sembla empressé, lui touchant avec envie ses bras nus potelés. Elle avait fait mine d’être réservée, alors qu’elle ne rêvait que de le serrer dans les bras. Le temps de quelques banalités échangées dans le véhicule, ils atteignirent la demeure isolée qu’elle avait louée. Il l’avait ensuite suivi joyeusement jusque dans la chambre. Là, elle avait abandonné toute appréhension et l’avait sensuellement enlacé.

Comme prévu, elle avait amené au fond des bois son grand sac noir. Elle l’avait pourtant relégué au fond d’un placard, lui et son contenu, ces artefacts du temps révolu de ses folies. Mais les désirs profonds de cet homme cultivé, ainsi que ses paroles chaleureuses et aimantes, l’avaient motivée à mener ces sombres reliques jusque dans ces contrées lointaines.

Ainsi, elle lui avait donné ce qu’il été venu cherché. Elle voulait juste lui plaire. Lui offrir un peu de bonheur, la satisfaction de besoins inassouvis depuis des lustres. Le corps blanc et menu de l’homme était si accueillant et effronté qu’elle ne se fit pas prier. Elle retrouva bien vite les gestes qui donnent du plaisir, même ceux qu’une minorité de femmes averties peuvent pratiquer sans rougir, ni hésiter.

Après des heures d’un échange survolté, en nage et épuisée, elle avait jeté l’éponge. Même si la faim de l’homme lui semblait sans limites, elle était simplement à bout de forces. Alors qu’elle se rhabillait, elle constata qu’elle n’avait pas pris la moindre photo de ce moment, préférant vivre intensément l’instant plutôt que de le mettre en scène. Les images auraient pourtant fait sensation sur certains sites, mais elle voulait jalousement garder les souvenirs de cette rencontre juste pour elle.

Après l’empoignade, ils s’étaient vaguement restaurés, puis ils avaient pris l’air dans l’immense jardin arboré. Elle avait tenu la main de l’homme durant de longues minutes, le fixant dans les yeux et écoutant distraitement ses anecdotes rebattues. Elle aurait tant voulu que ce moment de tendresse ne s’achève pas, mais lorsqu’il se tut soudain, elle comprit que l’heure du départ avait sonné. Après cet intermède hors du temps, il devait retrouver son cocon douillet. Triste, elle songea qu’il n’y avait pas plus de courage en lui que dans la majorité de ceux qu’elle avait connus. Ils se contentaient de petites et rares rébellions pour avoir encore l’illusion de la liberté. Mais ils ne décidaient de rien. Tout comme les autres, son ami était enfermé dans un système qui faisait de lui l’esclave de l’argent et des conventions.

Après l’avoir sagement ramené à la station, elle se rendit à l’évidence : le miracle n’avait pas eu lieu. Sur le chemin du retour, elle ruminait entre colère et consternation. Il n’avait pas prononcé une seule fois les mots qu’il lui avait si souvent écrits. Elle n’avait non plus rien lu dans ses yeux azur. Maintenant, elle se sentait idiote d’avoir voulu y croire, alors que sa raison lui criait le contraire. Cette fois, c’était certain, on ne l’y reprendrait plus. C’était fini. FINI ! Enfin, jusqu’à la prochaine fois.

Toute rencontre est un juge de paix. Finis les rêves et les fantasmes, il faut assumer sa réalité. Et bien souvent, trop souvent, elle se conclut en une triste déception. Face à la puissance de nos illusions, aucun réel ne peut lutter. C’était un fait qu’elle avait moult fois constaté. Mais, ce qui l’étonnait toujours, c’était sa capacité à oublier et à recommencer. Même si, comme dans Un jour sans fin, les mêmes causes, produisaient toujours les mêmes effets. Etait-ce de la stupidité ou une incroyable force de résilience ? Même si en amour l’espoir est assassin, elle l’avait toujours incroyablement chevillé au corps. C’était sa façon à elle d’échapper au cynisme et l’amertume ambiante. A l’automne de sa vie, elle avait compris qu’elle ne vivrait certainement pas tout ce qu’elle avait prévu, mais, jusqu’à son dernier souffle, elle pourrait s’enorgueillir d’avoir toujours essayé.

La vengeance du pied moche

Encore un article qui ne fera pas rêver, qui sera trop sage, trop sérieux. Encore un article de mes pensées en cette période où l’épée de Damoclès du fléau rôde au dessus de chacun. Où beaucoup de monde se sent en sursis, comme hors de la vie.

A là mi juillet, j’ai fait un long voyage. Seule. J’avais décidé d’aller retrouver ma famille. Déjà un an que je ne les avais pas vus. Ils avaient traversé le confinement sans encombres. Après quelques jours de visite un peu étranges avec la nécessité des gestes barrières, j’avais repris la route du retour.

Le voyage, quoique fatiguant, s’était bien déroulé. Les ennuis ne débutèrent que le lendemain, début de week-end. Je fus prise de terribles frissons peu après le petit déjeuner, puis de vomissements violents. A défaut de savoir ce que j’avais, je décidai de m’isoler pour épargner mes colocs. La fièvre s’était emparée de mon corps et elle était puissante : plus de 40. Je ne mangeai rien pendant deux jours. Une de mes jambes était devenue écarlate et me faisait souffrir. Dans mes délires fiévreux, je songeai à un épisode d’Il était une fois la vie où les méchants microbes se battaient contre les gentilles défenses immunitaires.

Au lundi, il semblait que mes mousquetaires avaient bien bossé, car la fièvre avait chuté. Bien que très affaiblie, je décidai d’aller seule chez le médecin. Cette dernière, plutôt hystérique ce matin là, me voyait déjà atteinte du Covid, insistant lourdement pour que je fasse le test ainsi que toute la maisonnée. Dans sa précipitation, elle en avait même oublié de me prescrire un arrêt de travail et comme je ne venais pas pour ça, je n’avais rien demandé.

Après un premier examen échographique épuisant, je fus vaguement rassurée de savoir n’avais rien côté veineux. Il s’agissait donc d’un érysipèle et il était sévère. Je débutai alors le traitement antibiotique. Cependant, quelques jours plus tard, j’avais toujours comme deux molosses qui me mordaient le mollet en permanence. Je retournai au cabinet médical et consultai l’interne de remplacement. Elle me doubla les volumes d’antibiotiques. Avec de telles doses de cheval, j’espérais être remise dans le WE. Néanmoins, il n’en fut rien.

Au lundi suivant, je retournai chez la toubib, qui semblait avoir retrouvé son calme derrière son masque FFP2. Entre temps, après avoir trouvé un centre de test, pris rendez-vous, j’avais fait le test du covid. Dans l’arrière cour d’un labo d’analyse, une personne avait prélevé le contenu du fond de mes narines. Le geste était désagréable, mais rapide. J’attendis encore deux autres jours pour les résultats : Négatif. Enfin une réponse à mes questions lancinantes. Le fléau n’avait RIEN à voir avec mon état du moment. J’étais juste banalement malade. Je me demandais du coup si nous pouvions encore être simplement souffrant et être bien soigné en conséquence. Les tests sanguins confirmaient l’amélioration et l’efficacité du traitement, quoique très long.

J’observais l’évolution de la maladie via la taille des rougeurs sur ma jambe gauche. Mon pied moche surélevé me narguait. Voilà ce qui se passe lorsqu’on l’abandonne, qu’on ne soigne pas des piqûres d’insectes, qu’on ne prend pas soin de l’espace entre les orteils. Il s’était vengé de mes mauvais traitements. Des marches quotidiennes dans la garrigue infestées de bestioles. D’un bien, j’avais généré un mal. Mal qui couva des semaines avant d’éclater un matin de juillet à la faveur de la fatigue et de la chaleur.

Évidemment, en ces moments douloureux, j’étais infecte. La maladie vous enferme encore plus dans l’égoïsme. Seuls comptent les affres du corps qu’on écoute plutôt que le reste du monde. J’oscillais entre espoir et quelques rares moments de découragement. Les nuits étaient compliquées, hachées. Le mal vous tient éveillée, à ne penser qu’à trouver une solution pour moins souffrir et tenter de fermer l’œil.

Heureusement, après la confirmation que je n’étais pas atteinte du covid, j’eus plus d’aide de la part de mes colocs. Ceux-ci pouvant me véhiculer vers mes différents examens et RDV. Mais je gardais en souvenir l’abandon des premiers jours, où assommée de fièvre j’avais dû lutter seule contre la maladie. Pestiférée au sein de son propre foyer. Une terrifiante perspective à laquelle j’ai fini par échapper.

Peu à peu, au bout de trois semaines, les symptômes disparurent en majorité. J’avais retrouvé mes anciens pieds moches. Toujours aussi laids, mais j’avais fait l’effort de les décorer avec un peu de vernis fushia. Plus de baskets, ni de chaussures fermées. Ils prendront l’air dans des sandalettes confortables jusqu’à l’automne.

Je ne regrettais pas mes folies, mais il fallait me rendre à l’évidence, il était bien tard pour les vivre. Si je voulais encore profiter de ce qui me rendait véritablement heureuse, il était grand temps que je poursuive, voire amplifie les efforts concernant la prise en main sérieuse de ma santé. C’était la seule chose à faire. La seule leçon que j’avais retenue du fléau.