Cerise magique

Je me souviens de cette fin de journée là, lorsque je l’avais vue apparaître dans le soleil déclinant. Elle portait un petit top blanc avec de fines bretelles et une image de cerises sur son ventre. Ses cheveux bruns longs tombaient sur ses épaules dénudées. Son petit short en jean dévoilait de jolies jambes bronzées. Ses yeux me renvoyaient un sourire derrière son masque chirurgical.

Je ne sais plus ce qui m’avait prise de me faire livrer des plats BIO. Sans doute la lassitude de devoir cuisiner dans cette période de COVID et de télétravail. La livreuse avait eu du mal de me trouver, perdue au fin fond de ma campagne. Elle me tendit un sac de conservation avec des plats pour quelques jours. Je la saluai poliment et la regardai s’éloigner ensuite de sa démarche agréable.

Depuis ce soir là, ne connaissant pas le nom de cette lumineuse jeune femme, je l’avais surnommée Cerise.

Les jours suivants, la visite de la belle livreuse constituait mon unique attraction quotidienne. Déjà des mois que j’étais confinée chez moi, comme assignée à résidence. Juste à tenter de produire les contenus multimédia qu’on attendait de moi. Mais l’inspiration n’était pas là et je m’évadais régulièrement du côté des réseaux sociaux pour trouver la distraction dont je n’avais pas besoin. J’étais souvent à la limite de la procrastination et, accessoirement, de me faire virer. Mais, lorsque j’avais la volonté d’accélérer j’arrivais régulièrement à rattraper le coup. Lorsque tu n’es pas utilisée à la hauteur de ta capacité, il n’est pas étonnant que tu perdes ton temps à rêvasser.

Un mardi soir, Cerise m’appela tardivement. J’avais désespéré de la voir ce jour là. Mais, en fait, elle avait crevé en bas de ma colline et me demandait de l’aide pour la dépanner. Ni une, ni deux je raccrochai et filai au garage récupérer une croix, un marteau et fourrai tout ça dans un sac à dos. Puis, j’enfourchai mon vélo électrique en direction de la belle en détresse.

Lorsque j’arrivai à sa hauteur, elle était toute en sueur et un peu ébouriffée. Elle avait retiré son masque et m’offrait la plus jolie bouche que je n’avais jamais vue. Pulpeuse à souhait. Je songeai du coup que son surnom lui allait très bien. Mais, je soufflai intérieurement pour reprendre mes esprits et jouer les sauveuses. Avec la croix et le marteau j’arrivais non sans peine à desserrer un à un les boulons de la roue. De là où je me trouvais à genoux, je pouvais admirer ses longues jambes dénudées et bronzées. Ce soir là elle portait une mini jupe qui lui allait à ravir. Je fermai une seconde les yeux pour chasser cette image somptueuse de mon esprit et continuai de m’atteler à la tâche. Lorsque je retirai enfin la roue endommagée, je croisai son large sourire. Un sourire à faire fondre une banquise, si je n’avais pas déjà totalement fondu.

Après avoir déposé le pneu crevé dans son coffre, je me saisis de la roue de secours et je procédai au montage. Entretemps, elle s’était dangereusement rapprochée de moi et je pouvais sentir son odeur de sable chaud et de produit solaire. Je lui souris à mon tour, même si elle ne put le voir étant masquée, moi. Lorsque tout fut terminé, elle me tendit mon sac de nourriture avant de me remercier chaleureusement pour mon aide.

Lorsque je remontai la colline sans peine, j’avais l’impression de voler tellement je me sentais légère. Cerise avait mis le feu à mes joues et le chaos dans mon esprit. Voilà bien longtemps que les filles ne m’avaient pas tentée de la sorte. En fait, le côté lesbien et moi c’était plus un acte manqué qu’autre chose. Entre les fois où j’avais eu peur de l’autre et les fois où j’avais fait peur à l’autre, ma vie était une succession de déconvenues saphiques. Si bien que, même si les filles m’attiraient toujours autant, j’avais simplement renoncé à elles.

Lors des livraisons suivantes, du coup, les interactions avec Cerise étaient devenues nettement plus détendues. J’avais branché ma version humour et j’aimais la faire rire à chaque passage. Les jours passants, de mon côté, j’avais fait des efforts vestimentaires et arborais une nouvelle coupe de cheveux et un maquillage des yeux plutôt sexy. Ce n’était à chaque fois que quelques mots échangés, mais j’essayais toujours de varier les sujets pour en savoir plus sur elle.

Une autre visite, elle m’indiqua qu’elle se rendait sur les lieux d’une fête clandestine quelque part dans un mas perdu dans la garrigue. Je me doutais que c’était plutôt dur pour les jeunes de mettre en parenthèse leur vie personnelle à l’âge des rencontres. Je ne m’étonnais pas qu’elle puisse y aller. Ce qui m’étonna le plus, c’est qu’elle m’invita à l’accompagner. Sur le coup, j’étais affolée et bredouillai que j’avais du travail en retard. Bien qu’elle sembla déçue une seconde, elle me griffonna l’adresse sur un bout de papier et me la tendit les yeux pétillants de malice.

  • J’espère bien que vous arriverez à vous libérer.

Vu son regard coquin, j’avais pris ses mots pour une invitation plus qu’explicite.

Après avoir bouclé mes travaux éditoriaux du jour, il était déjà une heure avancée de la soirée. Tournant la tête dans moment de détente, mon regard tomba sur le morceau de papier avec le lieu de la fête illégale où devait se trouver la belle Cerise. D’un coup, je décidai d’enfiler une tenue plus cool et de me rendre à cette fameuse sauterie. Je pris ma voiture et branchait le GPS. Après avoir noté les coordonnées du lieu des festivités, je filai dans sa direction. La localisation ne semblait pas très éloignée de chez moi. La route était dégagée, jusqu’à ce qu’il faille bifurquer dans des chemins de terre plutôt chaotiques. J’avais peur de m’être perdue lorsqu’au milieu de l’obscurité, j’aperçus enfin des lumières qui scintillaient. Il s’agissait bien du lieu noté par la livreuse.

Je me garai, descendis de la voiture et filai vers le mas imposant bien camouflé au milieu d’une forêt de chênes verts. Dès l’entrée, la couleur était déjà affichée, pas de masque et fumette à tous les étages. Après avoir bredouillé quelques mots pour justifier ma venue, le garçon chargé de la sécurité me laissa entrer sans difficulté. A l’intérieur, il devait bien y avoir au moins une centaine de personnes, très jeunes pour la majorité, qui s’agitaient au son de rythmes syncopés. Dans ce lieu tellement enfumé au haschich que tu en étais drogué sans y avoir goûté, j’essayais de retrouver ma belle brune. Je tombai enfin sur elle près du bar en conversation plutôt animée avec deux types qui semblaient ne pas lui vouloir que du bien. Je décidai alors de jouer une nouvelle fois les sauveuses pour libérer ma dulcinée qui me paraissait en bien mauvaise posture.

Arrivée à sa hauteur, je me lançai dans une improvisation totale afin de récupérer Cerise sans trop me mettre en danger :

  • Ma chérie, je viens te chercher. Ton père t’ordonne de rentrer sinon il appelle les flics.

J’avais tellement l’air sincère et – si peu aimable – que les deux types s’éloignèrent en grommelant. Je rattrapai la jeune femme qui, tenant à peine debout, avait glissée sur mon épaule. Je respirai à peine en apercevant la naissance de ses petits seins fermes qui débordaient de son décolleté. Elle sentait la vodka mêlée de sueur. Je la trouvais parfaite, mais je voulais à tout prix lui faire quitter les lieux. J’attrapai alors son petit sac et passai un de ses bras autour de mon coup pour l’aider à marcher en direction de la sortie. Elle arrivait à peine à avancer et il me fallut de longues minutes avant d’atteindre ma voiture. Je ne sais pas pourquoi, mais je décidai de la ramener chez moi. C’était la seule chose qui m’était venue à l’esprit en cet instant embrouillé.

Peu de temps plus tard, je procédai de la même façon pour la faire rentrer non sans mal dans mon logis. Je la déposai délicatement sur le canapé du salon qui me semblait le lieu le plus approprié. Je lui retirai seulement ses souliers. La chaleur estivale ne nécessitait pas de couverture. Elle était si belle ainsi endormie. J’avançai une main vers son visage avant de renoncer à aller plus loin. J’allais me relever quand, tout d’un coup, elle attrapa mon cou et m’attira vers elle. Puis, elle déposa un violent baiser sur mes lèvres. Mon sang ne fit qu’un tour. Mais, immédiatement après, elle s’effondra lourdement et commença à ronfler.

Encore bouleversée par ce baiser de feu, je gagnai ma chambre après une douche froide salutaire. Le sommeil fut agité, et je me levai quelques heures plus tard. Je m’activai ensuite sans bruit dans la cuisine.

Emergeant du néant du salon, Cerise apparut une heure plus tard, plutôt mal en point. Elle bredouilla quelques mots pour dire combien elle était désolée de m’avoir mise dans l’embarras. Evidemment, je lui répondis que c’était un plaisir de l’avoir aidée la veille. J’avais préparé plein de nourriture, car je ne savais pas ce qu’elle prenait le matin, mais elle accepta juste un café noir et un Doliprane. Elle m’indiqua qu’elle avait déjà appelé quelqu’un qui était en route pour venir la récupérer. Devant nos tasses de café, nous étions toutes deux dans un silence gêné, comme si nous avions fait quelque chose de mal. Même si c’était loin d’être le cas.

Peu de temps plus tard, quelqu’un klaxonna au portail. Cerise se confondit de nouveau en excuses et me quitta rapidement. Je ne pus voir la tête de l’ami(e) dans la voiture.

Passée ce moment, la belle disparut sans laisser de trace. Un autre livreur, masculin celui-là, l’avait remplacée définitivement. Je désespérais de la revoir et pensais à elle. Je me souvenais de cette soirée là. Cette nuit où j’avais été si proche de succomber à la tentation de cette Cerise magique. Bien des mois plus tard, alors que je faisais des courses dans un supermarché du centre ville, je la reconnus dans un des rayons. Elle n’avait pas changé, elle était juste un peu plus couverte. Du lieu où j’étais pétrifiée, je la vis venir dans ma direction les yeux rieurs. M’avait-elle vue ? J’étais proche de faire un pas vers elle toute souriante, lorsqu’une vision me stoppa nette. C’était celle d’un bébé dans les bras d’un charmant jeune homme barbu. La jeune femme s’était précipitée vers l’enfant et secouait vers lui un objet qu’elle venait d’attraper sur un étalage.

D’un coup, j’avais l’impression de peser une tonne, tellement j’avais la sensation de m’enfoncer dans le sol. Je me demandais alors si je n’avais pas rêvé cette nuit là. Si la magie de l’ensorceleuse m’avait fait croire en un simple mirage. Alors que je la voyais s’éloigner avec sa petite famille, j’étais abasourdie. Assommée. Je regrettais alors ma retenue de ce lendemain matin là. J’avais joué la fille raisonnable, alors que j’aurais dû la jouer bad girl. Je me serais peut-être pris un râteau au final, mais au moins j’aurais essayé. Là, je me sentais juste mal. Je m’en voulais seulement d’avoir laissé passer cette chance. Qui sait si nos vies ne seraient pas différentes à cette heure ? Le destin, bien aidé pas ma timidité, en aura voulu autrement.

Une rencontre

« Le passé, c’est une histoire qu’on se raconte. » Citation du film « Her » de Spike Jonze.

Elle était fébrile ce jour là. Bien qu’il l’eut maintes fois rassurée, elle ne se trouvait pas au top de sa beauté et de sa féminité. Elle aurait pu patienter encore, mais il fallait qu’elle sache. Après des mois de discussions nocturnes, il fallait qu’elle se prouve qu’elle n’avait pas perdu son temps. Elle s’était donc lancée et avait, comme à son habitude, tout organisé. Il lui semblait bien motivé, peu de chance qu’il lui pose un lapin de dernière minute. Levée à l’aube, elle n’avait rien pu avaler. Et plus le temps passait, plus elle oscillait entre inquiétude et excitation.

Alors, ce matin là, elle avait tenté d’être au plus proche de son moi fantasmé. Elle avait enfilé sa plus belle robe, chaussé ses plus beaux escarpins et maquillé ses yeux plein d’espoir. Ce n’était pas qu’elle y croyait vraiment, mais il y avait toujours au fond d’elle une petite lueur de pensée positive et magique. De celles qui vous font rêver au père Noël, aux ovnis et à la paix dans le monde. Pourtant, elle savait bien qu’elle n’était plus de la toute première jeunesse et, encore plus, qu’elle n’avait rien d’un top model. Grâce à ses goûts artistiques, elle avait l’art d’apparaître sous son meilleur jour sur le web, mais là, elle était simplement sans filtre. Elle se demandait toujours ce qu’il pouvait bien lui trouver, si ce n’était la malice de son regard et son ouverture d’esprit.

Juste au moment où elle était entrée dans la boulangerie proche de la gare, elle avait reçu un SMS annonçant l’arrivée de son ami. Baguettes sous le bras, elle avait filé le récupérer. Déjà à noter les horaires de retour, il était là à l’attendre devant l’entrée. Elle le reconnut aussitôt, même si elle n’avait vu que des morceaux choisis de son anatomie auparavant. Ce grand échalas aux cheveux gris lui semblait bien plus séduisant qu’en photo. C’était souvent le cas. Rares sont ceux parmi les hommes ayant passé la cinquantaine qui savent réellement se mettre en valeur sur internet.

Dès qu’il s’était assis dans la voiture, il lui sembla empressé, lui touchant avec envie ses bras nus potelés. Elle avait fait mine d’être réservée, alors qu’elle ne rêvait que de le serrer dans les bras. Le temps de quelques banalités échangées dans le véhicule, ils atteignirent la demeure isolée qu’elle avait louée. Il l’avait ensuite suivi joyeusement jusque dans la chambre. Là, elle avait abandonné toute appréhension et l’avait sensuellement enlacé.

Comme prévu, elle avait amené au fond des bois son grand sac noir. Elle l’avait pourtant relégué au fond d’un placard, lui et son contenu, ces artefacts du temps révolu de ses folies. Mais les désirs profonds de cet homme cultivé, ainsi que ses paroles chaleureuses et aimantes, l’avaient motivée à mener ces sombres reliques jusque dans ces contrées lointaines.

Ainsi, elle lui avait donné ce qu’il été venu cherché. Elle voulait juste lui plaire. Lui offrir un peu de bonheur, la satisfaction de besoins inassouvis depuis des lustres. Le corps blanc et menu de l’homme était si accueillant et effronté qu’elle ne se fit pas prier. Elle retrouva bien vite les gestes qui donnent du plaisir, même ceux qu’une minorité de femmes averties peuvent pratiquer sans rougir, ni hésiter.

Après des heures d’un échange survolté, en nage et épuisée, elle avait jeté l’éponge. Même si la faim de l’homme lui semblait sans limites, elle était simplement à bout de forces. Alors qu’elle se rhabillait, elle constata qu’elle n’avait pas pris la moindre photo de ce moment, préférant vivre intensément l’instant plutôt que de le mettre en scène. Les images auraient pourtant fait sensation sur certains sites, mais elle voulait jalousement garder les souvenirs de cette rencontre juste pour elle.

Après l’empoignade, ils s’étaient vaguement restaurés, puis ils avaient pris l’air dans l’immense jardin arboré. Elle avait tenu la main de l’homme durant de longues minutes, le fixant dans les yeux et écoutant distraitement ses anecdotes rebattues. Elle aurait tant voulu que ce moment de tendresse ne s’achève pas, mais lorsqu’il se tut soudain, elle comprit que l’heure du départ avait sonné. Après cet intermède hors du temps, il devait retrouver son cocon douillet. Triste, elle songea qu’il n’y avait pas plus de courage en lui que dans la majorité de ceux qu’elle avait connus. Ils se contentaient de petites et rares rébellions pour avoir encore l’illusion de la liberté. Mais ils ne décidaient de rien. Tout comme les autres, son ami était enfermé dans un système qui faisait de lui l’esclave de l’argent et des conventions.

Après l’avoir sagement ramené à la station, elle se rendit à l’évidence : le miracle n’avait pas eu lieu. Sur le chemin du retour, elle ruminait entre colère et consternation. Il n’avait pas prononcé une seule fois les mots qu’il lui avait si souvent écrits. Elle n’avait non plus rien lu dans ses yeux azur. Maintenant, elle se sentait idiote d’avoir voulu y croire, alors que sa raison lui criait le contraire. Cette fois, c’était certain, on ne l’y reprendrait plus. C’était fini. FINI ! Enfin, jusqu’à la prochaine fois.

Toute rencontre est un juge de paix. Finis les rêves et les fantasmes, il faut assumer sa réalité. Et bien souvent, trop souvent, elle se conclut en une triste déception. Face à la puissance de nos illusions, aucun réel ne peut lutter. C’était un fait qu’elle avait moult fois constaté. Mais, ce qui l’étonnait toujours, c’était sa capacité à oublier et à recommencer. Même si, comme dans Un jour sans fin, les mêmes causes, produisaient toujours les mêmes effets. Etait-ce de la stupidité ou une incroyable force de résilience ? Même si en amour l’espoir est assassin, elle l’avait toujours incroyablement chevillé au corps. C’était sa façon à elle d’échapper au cynisme et l’amertume ambiante. A l’automne de sa vie, elle avait compris qu’elle ne vivrait certainement pas tout ce qu’elle avait prévu, mais, jusqu’à son dernier souffle, elle pourrait s’enorgueillir d’avoir toujours essayé.