Les invisibles

Cela fait plusieurs jours que je traîne dans ma tête ce billet traitant du temps qui passe. De cette fatalité qui laisse des traces de son passage sur les humaines que nous sommes. Oui nous là, les femmes derrière nos claviers.

Alors, oui, nous avons l’air à la page. Nos avatars sont des ménagères de moins de 50. Nous tweetons avec les mots nouveaux et dièses du moment. Même si, tout de même, mieux orthographiés que la moyenne. Nous nous intéressons à des musiques de djeuns, des séries d’ados, des livres de…Euh non, pas les livres. Bref, nous nous sentons juste « up to date » . Toujours dans la course et encore cotées à l’Argus. Mais, il se trouve toujours quelqu’un ou quelqu’une qui à un moment nous rappelle que l’autre, oui celle qui vous fixe derrière son écran, cette femme là est périmée. Qu’elle a juste dépassé la date limite de consommation.

Personnellement, l’avancée en âge ne m’avait jamais perturbée plus que ça. J’ai toujours été très active. Même de trop. Je n’ai jamais vraiment été très coquette, ni trop maquillée. Je n’ai jamais eu d’attente vis à vis du regard des autres. J’ai vieilli paisiblement, tranquillement, sereinement. Surtout dans l’indifférence de mon corps et de l’image que je pouvais bien renvoyer à l’extérieur.

Mais, un jour, le réveil fut douloureux. Je dus me rendre à l’évidence, en me voyant sur des selfies.  Le temps, cette bitch, avait fait son oeuvre. Non, il ne m’avait pas oubliée. Les rides n’étaient pas profondes, mais le visage était un peu fané, le corps alourdi. J’avais une femme de mon âge réel devant les yeux et pas cette femme que je suis au quotidien dans la virtualité. Pour m’en convaincre, alors que je ne le fais jamais, j’ai transmis des photos actuelles de moi à certains de mes contacts internet. Et leur retour fut cinglant, perturbant et, au final, déprimant.

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Pour l’une, qui m’idéalisait, je n’avais plus aucun avenir avec elle. Pour l’autre, que j’intriguais, je n’avais plus d’avenir du tout. L’une et l’un continuant juste par politesse à rester vaguement en contact. Mais, ce qui était le plus effarant, c’était que d’une minute à l’autre, leur attitude avait totalement changé juste en fixant une photo de moi. J’avais brisé en un instant leur image rêvée de moi.

Alors, je repense à Camille Laurens et à son roman « Celle que vous croyez » où la problématique de l’âge est très présente. Elle s’y insurge contre la dictature du regard des autres, spécialement masculin, sur les femmes vieillissantes :  «Les hommes meurent plus jeunes. Peut-être. Mais ils vivent plus longtemps.» Lorsque j’ai lu ce livre, ce sujet ne m’avait pas marquée plus que ça. J’étais plus attirée par ses réflexions sur les relations virtuelles. Mais, maintenant, après coup, ces mots résonnent clairement en moi. Lorsqu’on ne renonce pas au désir, ni à l’envie d’être désirée par quelqu’un d’autre, on se soumet à son jugement. Et le résultat est dur et sans appel. «Quel super-pouvoir acquièrent les femmes de cinquante ans ? – Elles deviennent invisibles.»  INVISIBLES.

Cela me fait aussi penser à des blogueuses – plus ou moins féministe – dont j’aime les publications et qui écrivent parfois sur ces sujets. Elles assument plutôt bien leur corps comme Les pensées de Manu et veulent continuer de porter des trucs que les journaux féminins leur conseillent raisonnablement d’éviter comme Sophie Gourion. Ces femmes sont déraisonnables et c’est rassurant. Elles ne veulent plus être des invisibles. Mais, bien s’afficher, vaguement améliorée tout de même, sur les réseaux sociaux ou sur leur blog.

Seulement, je n’ai pas leur courage. Aujourd’hui, assommée par ces réactions, alors que j’aspirais à plus de transparence et à, éventuellement, changer de vie, je suis démotivée. Je pense maintenant qu’il est trop tard. Je suis vraiment devenue un fantôme (d’où le titre de ce blog). Et que les seuls frissons volés au temps, je ne les obtiendrai plus que par l’illusion. Comme la sorcière Melisandre de la série Game of Thrones. Dans la saison 6, nous avons découvert son vrai visage. En guise de collier magique, moi j’ai juste la boîte magique Internet et mes mots pour continuer de rêver de ce côté ci du monde.

 

 

Une réflexion au sujet de « Les invisibles »

  1. Je suis sincèrement très touché par cet article; à la fois parce que votre sincérité est rare (enfin je trouve personnellement), et parce que j’ai toujours été beaucoup plus ému affectivement et physiquement par les femmes qui atteignent la cinquantaine et qui sont restées ce qu’elles sont: ouvertes, curieuses, des esprits libres. Les marques du temps ne sont pas une tare mais une forme de beauté, même si dans l’économie de la réputation et du like ce n’est pas ce qui se monnaye le mieux c’est vrai…

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