Mauvaise graine

Mes souvenirs reviennent en vrac, souvent en dépit de toute chronologie. Que gardons nous de notre enfance ? Des évènements traumatisants, des moments marquants et ces instants où nos coeurs ont battu plus vite qu’à l’accoutumée.

Au milieu des années 70, ma famille quitta le centre ville insalubre pour venir s’installer dans un nouveau quartier en périphérie. Là, nous avions tout le confort et mon frère et moi, chacun notre chambre. Débuta alors une autre époque de ma vie, celle des possibles. Une époque où nous n’avions de limites que celles que nous n’avions pas encore franchies.

En ce temps là, je n’étais pas une bonne élève. J’étais plutôt paresseuse et, le soir, ma mère était bien trop lasse en rentrant du boulot pour s’assurer que j’avais bien fait mes devoirs. Pour l’institutrice de primaire, avais-je à peine quelques qualités artistiques. Elle peut faire une bonne manuelle y avait-il indiqué sur le dossier scolaire que je récupérai après avoir passé mon bac bien des années plus tard. J’étais aussi plutôt sportive. Je jouais au ballon prisonnier et sautais à l’élastique dans la cour de l’école.

En fait, j’étais plutôt un véritable garçon manqué. Dès que je rentrai de l’école, je balançais mon cartable et filais dehors, souvent dans le terrain vague situé à l’arrière de mon immeuble. Là, je retrouvais les gamins du quartier et nous jouions à  «  t’es cap’ ou pas cap’ »  en sautant, par exemple, sur des cartons du premier étage d’une vieille baraque en ruines. Nous nous affrontions aussi dans des courses de patins à roulettes. Mes genoux s’en souviennent encore. Combien de fois suis-je revenue écorchée de ces compétitions endiablées.

J’allais parfois chez A. ma meilleure amie. Nous avions abandonné les poupées mannequins pour interpréter la vie d’un petit couple. Evidemment, j’étais le garçon. Nous chantions les tubes du moment, tout en inventant des histoires extraordinaires inspirées de contes de fées ou de films vus à la télévision. Du moins ceux qu’on avait le droit de voir. A cette époque un carré blanc (plutôt un rectangle en fait) signifiait l’interdiction aux mineurs. Mes parents respectaient la signalisation, mais ce n’était pas le cas de tous. Ainsi, souvent les lendemains de diffusion, certains camarades de classe n’étaient pas peu fiers de conter par le menu à une assemblée de gamins envieux, les passages les plus croustillants d’un épisode de la série hautement sulfureuse des Angélique.

J’aspirais aussi très profondément à plus de liberté. Ainsi, un mercredi avec mon frère, nous n’étions volontairement pas montés dans ce bus qui nous amenait au centre de loisirs. Nous avions préféré rejoindre une autre fratrie pour aller jouer dans les squares des environs. Le midi nous avions utilisé l’argent destiné au centre pour nous nourrir. Au soir, après avoir trainé toute la journée, nous avions regagné tranquillement l’arrêt de bus où nous avions retrouvé notre mère furieuse, mais soulagée. Par la suite, elle abandonna l’idée de nous envoyer là où nous n’avions plus envie d’aller. Elle préféra nous laisser seuls à la maison.

Nous avions alors toute latitude pour occuper nos mercredi. Cela allait la construction de cabanes dans la salle à manger à la cueillette de coucous avec vente en porte à porte. D’autres fois, nous testions nos limites dans le vol à l’étalage. Le bureau de tabac au coin de la rue était le lieu favori de nos petits larcins. Personnellement, je poussais le vice jusqu’à aller remettre un objet dérobé là où je l’avais pris lorsque le dit objet n’intéressait pas mes amis. Nous chipions des trucs sans intérêts. Juste histoire de se montrer que nous en étions capables.

Ma période mauvaise graine s’acheva à l’aube de l’adolescence, un jour où j’avais piqué une (très) grosse tablette de chocolat. C’était dans l’épicerie du petit centre commercial du quartier. J’avais glissé la tablette dans la doublure déchirée de mon manteau, mais, sans doute trop confiante, je n’avais pas vu que le gérant m’avait remarquée. Après m’avoir terrorisée, il avait fait venir quelqu’un pour me fouiller, puis il m’avait raccompagnée jusque chez moi. Heureusement, il n’y avait que ma mère à cette heure du soir. Elle fut très désagréablement surprise de me voir revenir accompagnée. Ma mère paya le produit que j’avais volé et se confondit en excuses. Elle me gronda, mais eut la bonne idée de ne pas en parler à mon père. J’avais eu assez peur et honte comme ça. Je ne remis plus jamais les pieds dans cette boutique, préférant aller beaucoup plus loin pour faire les courses.

J’arrêtai là mes bêtises. La mauvaise graine ne germa pas. D’autres n’eurent pas cette chance. Et aujourd’hui, comme ils ne sont plus là, je me fais le témoin de ces temps révolus. Juste pour en laisser une trace.

Jn fait faitlle  fera une bonne manuelle.» J’en ris encore aujourd’hui.

 

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